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10 janvier 2011

TRIBUNE : AFFAIRE ZEMMOUR : DU MAUVAIS USAGE DE BAYES, L'UN DES FONDATEURS DES PROBABILITES

portrait_sebrieu_com.jpgPar Hugo HARARI-KERMADEC et Antoine PIETRI

Sur ce même site, Jean-Michel Claverie apporte un appui scientifique de poids à Eric Zemmour en faisant appel à Bayes, un des pères fondateurs des probabilités. A l'aide des probabilités conditionnelles de Bayes, on comprend enfin la différence entre "la plupart des trafiquants sont noirs et arabes", et "la plupart des Noirs et des Arabes sont des trafiquants". Si même Eric Zemmour n'ose pas soutenir la seconde affirmation, explicitement raciste, la première n'est pas sans soulever de problèmes.

Le premier problème est plutôt classique en statistique : d'où viennent les données ? En prétendant constater statistiquement que "la plupart des trafiquants sont noirs et arabes", Eric Zemmour sous-entend s'appuyer sur des données solides. Un rapport des renseignements généraux (à propos des prisons) a d'ailleurs été cité en appui à cette thèse. Si un doute persistait, le soutien de l'avocat général Bilger, fort de son expérience dans les tribunaux, devrait finir de convaincre tout le monde.

En réalité, toutes ces sources d'information sont biaisées : si la police s'intéresse d'avantage aux "Noirs et aux Arabes" qu'aux "Blancs", pas étonnant qu'ils se retrouvent plus nombreux dans le tribunal de Me Bilger et ensuite en prison. C'est ce que l'on appelle en statistique un biais de sélection. Avec le même genre de raisonnement, on pourrait dire, en reprenant Eric Zemmour, que "les videurs laissent plus facilement entrer les Blancs en boîte de nuit


parce que la plupart des clients dans les boîtes de nuit sont Blancs, c'est un fait". Et, pour paraphraser Me Bilger, "je propose à un citoyen de bonne foi de rentrer dans une boîte de nuit et il ne pourra que constater la validité de ce fait". Ce raisonnement se mord la queue. Et la discussion probabiliste de Jean-Michel Claverie ne permet pas de corriger ce problème.

Le second problème tient à l'objet d'étude lui-même. Laissons de côté les présupposés idéologiques inhérents au questionnement lui-même, et concentrons-nous, en bon scientifique, sur la faisabilité d'étudier les groupes ethniques. Il n'existe pas de définition objective possible pour les "Noirs et Arabes". L'article de Laetitia Van Eeckhout du Monde du 6 février dernier fait le point sur cette question, à la fois scientifique et juridique en France, rappelant que "la définition a priori d'un référentiel ethno-racial" est anticonstitutionnelle et que seules peuvent être recueillies des données "subjectives" comme celles fondées sur le "ressenti d'appartenance" des individus discriminés.

Les propos d'Eric Zemmour ne sont pas anodins et amènent à tous les amalgames. Dans son texte, Jean-Michel Claverie assimile ainsi implicitement les "Noirs et Arabes" aux "émigrés" (il s'agit plutôt des immigrés sans doute). Défend-il que la plupart des immigrés sont "noirs et arabes" ? Ou plutôt que la majorité des "Noirs et Arabes" sont des immigrés ? Si l'on tient vraiment à en appeler à Bayes dans ce problème, c'est peut-être les probabilités a priori qu'il faudrait introduire.

Hugo Harari-Kermadec est maître de conférences en statistiques à l'ENS-Cachan - Antoine Piétri est étudiant en économie et gestion à l'ENS-Cachan

Publié le 7/04/10 sur Le Monde Image : Sebrieu

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